Chandigarh
Imaginez, une seconde, que vous soyez un architecte de renom, au début des années 1950, français de surcroit. Que diriez vous d’un projet fou, celui de créer, au milieu d’une vallée verdoyante une ville de vos propres mains. Tout doit être dessiné, de l’aménagement des routes à la forme des lotissements habitables, des magasins aux bâtiments administratifs. N’auriez vous pas au fond de vous la folle envie de laisser une telle trace dans l’histoire de l’urbanisme ?
Ne seriez vous pas immédiatement emballé(e) par un tel défi?
Admettons maintenant que votre commanditaire soit le gouvernement Indien et que le but du projet soit de créer une nouvelle capitale pour l’état du Punjab dans une vallée située à 250 km au nord de Delhi. Quel serait votre état d’esprit à l’étape de décision des grandes lignes de votre future ville ? Imaginez ainsi quels furent les questions que se posa l’architecte Le Corbusier il y a moins de soixante ans.
Ne chercheriez vous pas à intégrer une culture si riche pour en tirer le nectar architectural ? Baser vos plans sur une organisation fonctionnelle orientée autour des lieux de vie typiques ? Tenter de rationnaliser une urbanisation souvent tentaculaire ?
Le Corbusier, par un plan, semble-t-il, visionnaire décida d’organiser une ville idéale, basée sur une idée simple. Il conçut une ville rectiligne divisée en quartiers de 1km2, tous autonomes en terme de commerces, d’habitations, d’écoles et de lieux de cultes.
Les habitations, espacées et dotées d’un seul étage donnaient sur des rues calmes d’un coté et sur des jardins communs de l’autre. Ces zones résidentielles étaient, de surcroît, noyées dans la verdure de multiples parcs et la ville fut dotée d’un lac artificiel. Chaque secteur ainsi créé fut numéroté et les centres administratifs occupèrent ainsi une place de choix dans le premier de ceux ci. Voici le tableau idyllique d’une ville où il fait bon vivre, d’un rêve d’urbaniste, d’un bel essai.
Jawaharlal Nehru (1888 –1964) disait ainsi en 1959 : « Chandigarh est le plus grand exemple d’architecture expérimentale en Inde. Elle frappe et fait réfléchir. »
Par ces mots, très indiens, nous pouvons estimer l’ampleur du malaise du voyageur face à cette ville.
Commençons simplement par rappeler que Le Corbusier, en bon visionnaire qu’il était, misait, pour la plupart de ses constructions, sur un matériau de choix : le béton brut. Voilà un détail insignifiant en Europe, tant celui ci est omniprésent dans le paysage urbain. En Inde, tout ce qui sort de la terre est brique, et nul bâtiment ne connaît autre fondation. De la hutte traditionnelle aux buildings rafistolés, tout est produit par cette terre rouge que les femmes et les enfants s’échinent à mouler. Imaginez donc qu’en plein milieu de cette vallée rurale, Le Corbusier ai choisi le béton, symbole d’industrialisation, pour ériger la majeure partie des bâtiments. Fort de cette incongruité, il aurait pu, par un brillant dessein, chercher à intégrer la poignée de bâtiments administratifs dans un paysage paisible. Que nenni. L’omniprésence du béton choque, elle laisse perplexe de par sa régularité. Il ne nous est point permis de critiquer les formes architecturales, mais seulement de constater à quel point ces lignes si strictes, ces blocs massifs de béton brut, manquent d’intégration dans un tel cadre. Si ce matériau est sans conteste l’un de ceux qui résistera le mieux aux saisons indiennes, la dégradation esthétique qu’il subit au fil des ans est irréparable.
Si vous le hasard vous mène jusqu’à taper le nom de Chandigarh sur votre moteur de recherche préféré, vous trouverez à coup sûr de nombreuses images des sièges administratifs de cette ville nouvelle. Peut être même aurez vous la chance de découvrir des photos des lieux d’habitation, des plans de la ville. Mais rien, si ce n’est une visite, ne vous traduira le sentiment étrange qui se dégage de ces lieux. Le Corbusier, dans un esprit rationnel avait eu l’intuition d’une ville rectiligne, d’un plan calqué sur celui d’une ville américaine, rationnelle, organisée. Alors que des villes millénaires telles qu’Udaipur ou même Delhi sont d’inextricables labyrinthes regorgeant de vie avec l’aspect moyen-âgeux afférent, l’architecte prit une position claire en faveur d’un potentiel progrès urbanistique.
De toutes les cités indiennes, Chandigarh est sans conteste la plus impersonnelle et la plus froide. Des avenues infinies bordées de parkings, des bâtiments uniformes de plusieurs étages et de l’espace, partout, de l’espace. Bien entendu, la nature est omniprésente, pas un seul carrefour sans son parc, pas un seul bloc sans son lac. Mais le malaise vient de l’absence d’activité. En plein milieu de l’Inde, on se retrouve propulsé dans une ville aux accents post soviétiques. On parcours facilement des centaines de mètres avant de trouver un restaurant ou un vendeur de savon, l’accessibilité est réduite et on sent immédiatement la nécessité d’un véhicule pour accomplir les tâches simples.
Bien sûr une telle organisation nous amène à réfléchir, en tant qu’européens, sur les fondements de notre ville, sur ce qui en fait son unité, sur ce qui nous rapproche de nos concitoyens, mais elle plonge les urbanistes indiens dans un dilemme bien plus grand. Ce que Le Corbusier a aménagé ici est une ville idéale, celle d’une utopie d’occidental, rien de plus. L’exemple mené par ce projet n’appartient pas à l’Inde, il ressort d’une autre conception. Celle ci ne devrait être montrée en modèle pour l’aménagement d’une ville que pour certains de ses éléments : les multiples espaces verts, l’assainissement optimisé, la création de zones industrielles etc… Le grand écart entre l’urbanisation indienne, chaotique mais vivante et la ville planifiée à l’américaine, rationnelle et froide doit pousser les urbanistes à créer de nouvelles formes.
Peut être notre jugement à l’égard de Chandigarh est il guidé par notre conception occidentale de l’Inde, peut être cette ville ne reflète t elle pas ce que nous y aimons d’habitude ? Le trafic chaotique, les rues mal éclairées, les animaux qui vaquent à leurs occupations. Avons nous peut être le sentiment de retrouver tout les travers de notre environnement usuel, sans en avoir les avantages ni le charme.
Les habitants semblent, eux, apprécier le calme et l’organisation de leur cité. Même si un véhicule est indispensable, ils s’en accommodent depuis plus d’un demi siècle.
Chandigarh est l’une des villes les plus propres, les plus verte et les plus prospère de l’Inde. Le coût élevé de la vie montre notamment l’intérêt que portent les classes supérieures à cette cité idéale. Le prix de l’immobilier n’a cessé d’augmenter, traduisant un véritable attrait pour ce type de constructions nouvelles. De plus, on retrouve dans d’autres provinces de nombreuses copies, à petite échelle, des lotissements imaginés par Le Corbusier.
Chandigarh est le Brasilia indien, une utopie dont il faut savoir relativiser les enseignements. Imaginée voilà plus de soixante années, les questions qu’elle soulève n’en demeurent pas moins d’actualité, ici, en Inde.

février 15th, 2009 at 19:02
Il pouvait pas concrétiser ses fantasmes à Paris alors il l’a fait en Inde where everything is possible…normal!
février 17th, 2009 at 8:53
Je pleurs devant vos photos…
Je ris devant vos écrits…
Votre plume est bien plus affutée que vous ne l’imaginez surement.
Pardon pour cette note solennelle mais je le dis haut et fort : J’aime !!
février 17th, 2009 at 18:33
Merci a toi parisienne de toujours, pour ce soutien , et c’est promis on va commencer a ecrire serieusement.